FACE AU MONSTRE, REFUSONS DE NOURRIR LA BÊTE

De Lyhanna à Nahel, jusqu’aux enfants de Gaza: prenons Nos responsabilités.
La colère, la rage, et la satisfaction

Récit de la journée du lundi 8 juin ou avait lieu l’hommage à Lyhanna ainsi qu’à tous les enfants victimes de violence au Havre. Nous avons répondu, avec plusieurs organisations de luttes havraises, à l’appel du collectif enfantiste 76 et à leur sollicitation de pousser une initiative locale. Une association institutionnelle de lutte contre les VSS à travers la formation, l’information et le soins REPRENVIS, a aussi fait appel au rassemblement.

Des centaines de personnes étaient présentes — fait plutôt rare au Havre lors de ce type d’événement. La colère, la rage et la lourdeur d’un peuple honteux pour une enfant morte des plus banales atrocités que notre monde est capable de commettre. La suspicion d’un meurtre suite à un viol de la part d’un pédocriminel a soulevé la rage de celles et ceux qui veulent justice.

À l’heure du rendez-vous, un fait inhabituel : il n’y a pas de sono pour les prises de parole. D’ailleurs, quelles prises de parole ? La confusion domine. On entend différents cris revendicatifs, des hurlements, les interpellations d’une foule envers elle-même. « On en a marre, on veut la justice ! » « Peine de mort ! » « Pas de récupération politique ! » « Où sont les élus ? » « On fait quoi ? » « Il faut que la peur change de camp ! » « Il faut les castrer ! » « Aujourd’hui on s’en fout du camp politique ! » « Il faut des moyens pour la police ! »…

Le matin même sur France Info, un élu RN à qui il est demandé de commenter l’affaire prononce finalement trois fois le mot « immigration ». Durant la manifestation, le maire d’extrême droite d’Harfleur — habituellement absent lors des manifestations du 8 mars, de celles de novembre contre les VSS, ou de celles pour un logement pour tous les enfants — est présent, écharpe soigneusement cachée. Il ne la sortira qu’une fois la manifestation terminée, croyant pouvoir afficher un soutien aux associations que son parti méprise toute l’année.

Ne nous mentons pas. Le terrain de lutte est miné. Il y a une rage qui demeure sans réponse et c’est effrayant. Effrayant parce que pour répondre à la rage, l’extrême droite sait apporter des réponses simples et réconfortantes. Les ennemis sont identifiés, les moyens doivent être alloués à la violence qui peut les arrêter : moins de droits aux migrants, moins de « perversion woke » qui aliénerait les enfants, plus de flics, peine de mort et castration. Ce sera pire — mais le sentiment de vengeance assouvi ne peut pas être égalé.

Ce jour-là, le fil est si tenu et l’inquiétude si claire que plusieurs camarades — de partis et syndicats divers de gauche— me disent : « T’imagine si ça avait été un Arabe ou un Noir ? La Catastrophe n’est pas loin… » Et ils n’ont pas tort. La ligne est tellement reculée qu’un tel élément peut tout faire basculer, et notre marge est bien faible. Et tout le monde de poser la grande question impuissante, quand il s’agit de violences faites aux enfants et notamment d’actes pédocriminels:

Que faire ?

À notre habitude, nous proposons notre lecture de la situation. Nous ne ferons preuve d’aucune précaution autre que celle de notre sincère analyse politique. Nous n’accompagnerons pas un repli réactionnaire dans l’espoir qu’en l’accompagnant il dérive vers nos idées. Nous préférons la conversation honnête, franche et frontale. Discutons comme les frères et sœurs d’un même peuple, portant ici une colère similaire mais des chemins distincts.

Afin de ne pas mettre au pilori du débat politique l’image d’une enfant qui cristallise aujourd’hui la colère collective, et pour avoir un regard politique plus clair, nous parlerons des violences faites aux enfants de façon générale, et non à travers l’incarnation que représente la victime de cette affaire.

La violence envers les enfants: erreur ou nécessité?

Durant les moments d’indignation collective comme celui-ci, il est souvent tentant de traiter la question comme un régime d’exception — fruit d’une défaillance du système, événement isolé qu’on pourrait corriger. Se voiler la face. Mais nous devons refuser cette facilité. Les violences faites aux enfants ne sont pas une exception ni une erreur : elles sont le fruit d’un projet politique au service des intérêts de certains.

Lors des mouvements du 10 septembre, le mouvement social et le mouvement syndical ont été largement épargnés par la répression policière au Havre. Encadrés, même. Des inquiétudes avaient traversé le mouvement, des formations juridiques avaient été organisées — et pourtant le constat était là : aucune autorité n’était venue sérieusement entraver le mouvement.

Jusqu’à ce que les lycéens entrent dans la lutte.

Cette apparition soudaine de nouveaux acteurs politiques a déclenché un zèle répressif immédiat. Présence intensive des RG dans les lieux de blocage, photos systématiques des élèves prises à moins d’un mètre — message clair : « On te connaît, on a ta tête dans nos fichiers. » S’en est suivie les pressions : sommations, transmission de noms et d’adresses d’élèves par les établissements scolaires à la police, déploiement d’unités mobiles équipées de LBD, de lacrymogènes, de casques et de boucliers. Le 31 mars, avec la complicité de chefs d’établissement, des unités sont envoyées devant le lycée Claude Monet pour déloger à base de coups et de gaz des élèves, professeurs et parents d’élèves qui manifestaient pacifiquement à l’entrée.

Le secondaire est resté ces dernières années un lieu de contrôle des corps — voile, abaya, crop-top, uniforme, interdiction des réseaux sociaux, surveillance hors de l’établissement via les applications de communication. Dans beaucoup d’établissements, les toilettes sont fermées à clé hors des récréations. Les élèves n’ont pas le droit de boire en classe.

L’emprise que les enfants ont sur leur propre avenir est par ailleurs de plus en plus réduite. Cultivés dans la méritocratie sacrificielle — sauf pour ceux dont l’avenir dépend davantage de l’argent investi par leurs familles que de l’effort fourni —, les autres font face à des épreuves constantes et à une injonction croissante d’y laisser des plumes. Là où l’accès aux études supérieures ne dépendait jadis que du baccalauréat, il faut aujourd’hui préparer les bonnes options dès le collège. L’objectif de l’État avait été formulé sans détour par Mme Borne, alors ministre de l’Éducation : « Il faut se préparer très jeune, dès le départ, presque depuis la maternelle, à réfléchir à la façon dont on se projette dans une formation et dans un métier. »

À cela s’ajoute la désertification médicale : infirmières et psychologues scolaires de plus en plus écartés du quotidien des enfants, urgences incapables de les accueillir — on voit en ce moment des enfants mourir de maladies comme la gastro-entérite, faute de prise en charge.

Ces enjeux — éducation nationale, santé — ont pourtant été au cœur des revendications des mouvements lycéens et étudiants cette année. Et alors que nous nous montrons aujourd’hui profondément outrés des violences faites aux enfants, il faut regarder en face avec quel mépris ces revendications ont été accueillies par la population, bien peu présente à leurs côtés à ce moment-là.

Il est donc essentiel de comprendre et d’accepter que les violences faites aux enfants sont au socle du projet de l’État, et non une erreur exceptionnelle. Si nous voulons lutter contre elles, c’est à des perspectives politiques globales que nous allons devoir nous attaquer. Sans comprendre quels intérêts fondent ces violences, nous ne traiterons que la rage et la culpabilité populaires, le besoin de sang — pas le problème.

Ce n’est pas un manque de moyens

L’inquiétude de tout un pan de la gauche autour du constat — « heureusement qu’il est blanc » — est d’une sincérité réelle, y compris pour nous qui défendons que la question raciale, même lorsqu’elle est centrale, est trop souvent éludée dans notre camp.

C’est d’ailleurs parce que la tension populaire a été amenée sur ce terrain que le jour même de la manifestation, un porte-parole du RN est allé sur le plateau de France Info et a réussi à dire trois fois « immigration ». Quelques jours plus tard, Philippot — dont le militant local a tenté de pointer son nez au Havre — parlait encore de priorité nationale. Le raisonnement est rodé : pour « les nôtres », il faudrait retirer l’AME aux sans-papiers, couper les financements aux transitions de genre — car ce serait cet argent « dilapidé » qui empêcherait l’efficacité policière et judiciaire.

Il ne s’agit pas de dire que la problématique du patriarcat et des violences qu’il produit est un leurre qu’il faudrait écarter pour ne s’attaquer qu’au racisme. Ce que nous voulons dire, c’est que le patriarcat — entendu comme institution productrice du genre, de la famille et des violences en découlant — cherche principalement à servir les intérêts d’un capitalisme dont le champ principal est aujourd’hui la division de la société sur la question raciale. Il ne faut donc pas dissocier la lutte contre les violences faites aux enfants des objectifs principaux des producteurs du pouvoir. Nous allons devoir faire preuve d’une très forte acuité politique, car sinon ce sont encore et toujours les mêmes qui en subiront les conséquences.

L’histoire récente doit nous obliger à repenser nos revendications et nos axes de lutte, car le coût peut être extrêmement élevé pour les luttes d’émancipation. Ainsi, les lois Schiappa, qui prétendaient s’attaquer au harcèlement de rue au nom de « quartiers sans relous », n’ont fait qu’intensifier la répression dans les quartiers populaires, sans aucun retour positif réel pour les femmes. Le mariage pour tous, tel qu’il a été mené, a permis à l’extrême droite de prendre de la force dans le pays en renforçant la défense de la famille traditionnelle, donnant naissance à des associations qui aujourd’hui s’opposent à l’avortement et plaident pour de nombreux retours en arrière sur les droits des enfants. Le mariage pour tous a aussi servi de blanc-seing accordé au Parti socialiste pour renforcer ensuite les mesures répressives de « protection » des personnes LGBT face aux violences subies, à travers des dotations à la police et à la justice qui n’ont fait qu’armer davantage le bras racial de l’État, sans changer en rien les conditions de vie des personnes LGBT — dont les maigres améliorations ne sont venues qu’en échange de l’abandon des plus rejetés (personnes trans, lesbiennes et gays qui refusent la norme, sans-papiers…). Cela a créé une coalition, féminonationaliste et homonationaliste qui, depuis le PS, est venue insuffler les rangs du RN et légitimer les lois les plus fascisantes, amenant notre gouvernement socialiste à proposer deux ans plus tard la déchéance de nationalité, ou à perquisitionner des milliers de familles avec enfants — aujourd’hui traumatisées — après les attentats du Bataclan, avec l’éternel bouclier progressiste : « Nous avons réalisé le mariage pour tous. »

Les exemples de moyens réclamés par des luttes justes, puis redirigés vers des objectifs abjects, ne manquent pas. Nous ne pouvons donc pas nous étonner : nourrir la bête, c’est lui donner les moyens de poursuivre ses propres objectifs.

Il est d’ailleurs frappant que lorsqu’il s’agit de signer un chèque à la justice, à la police et à l’école — principales institutions de coercition sur les questions raciales —, tout le champ politique institutionnel, de la droite à la gauche, se retrouve d’accord.

Pourtant dans cette affaire, comme dans les autres, la police a brillé par son absence quand il s’agissait de sauver quelqu’un, et par sa surnuméraire présence quand il s’agissait d’empêcher des manifestantes de protester à Paris. La dernière fois qu’elle a tué un enfant, le responsable a touché une cagnotte millionnaire et connu une promotion.

La loi intégrale, revendiquée unanimement par le champ institutionnel et défendue par un grand nombre d’associations de protection des droits des enfants, par des féministes et par des membres de la CIIVISE, semble être une proposition raisonnable et nécessaire. D’ailleurs, elle est plébiscitée sur tous les plateaux médiatiques, dans les manifestations et dans les articles. Elle ne donne pourtant aucun nouveau droit réel aux enfants. Elle ne fait qu’abonder en moyens et en outils logistiques et administratifs des services dont les doctrines sont opposées aux luttes qui nous préoccupent ici.

Rappelons que cette semaine a eu lieu une étape importante du procès du policier qui a tué Nahel Merzouk, dont l’enfance a été abjectement reniée. Voyou, racaille, islamiste… tout a été dit sur cet enfant mort sous les coups de la police, et aujourd’hui nous voyons comment sa mère, Mounia, est en lutte face à une justice et un État qui ont tué son enfant comme tant d’autres. Donner aujourd’hui plus de moyens à la justice, à la police et à l’école dans une perspective sécuritaire, c’est préparer d’autres Nahel. Et lundi, au Havre comme dans beaucoup d’autres villes, il n’a pas été cité.

L’argent investi pour « protéger » les femmes et les personnes LGBT — en caméras, en LBD, en boucliers — a permis à la police de perquisitionner et de fermer plus rapidement des bars et librairies féministes et queer, aujourd’hui pourchassés par la justice, notamment pour avoir dénoncé le soutien de la France à Israël ou encore avoir dénoncé les violences policières. Cet argent a permis de placer en garde à vue des militants antiracistes, des syndicalistes et des écologistes qui luttent contre la guerre. Cet argent a été investi dans des caméras et des dispositifs de sécurité dans les écoles, jusqu’à organiser des fouilles d’élèves à l’intérieur des établissements, tandis que des postes d’infirmières, de psychologues et de professeurs sont supprimés et que des écoles ferment. 

Tous les médias locaux ont d’ailleurs rapporté la semaine dernière que, lors d’une de ces fouilles, un couteau avait été trouvé dans le sac d’un élève. Aucun média n’a souligné qu’une dizaine d’armes à feu, portées par les policiers, se trouvaient elles aussi à l’intérieur de l’établissement.

On ne te croit pas, on ne t’écoute pas

L’école, quant à elle, est le lieu où s’imprime en premier le genre chez nos enfants — et ce genre est manipulé au bon vouloir de l’agenda du patriarcat. Un agenda aujourd’hui principalement raciste et suprémaciste : il a fallu dévoiler les enfants voilées, mesurer leurs robes. Rappelons que le président avait déclaré en 2021, à propos des tenues jugées trop courtes : « Je suis plutôt « tenue décente exigée ». La volonté de choquer n’a pas sa place à l’école. » Ainsi l’enfant se retrouve-t-elle dans la position de celle qui choque — et donc responsable du regard que l’adulte porte sur elle. Pas de robe trop longue, ni trop courte. Pas de shorts, pas de jogging. Au final, quand il s’agit des enfants, les féministes institutionnelles crient volontiers en chœur avec l’État : ton corps, notre choix — mais au nom de la liberté.

Notre camp politique, s’il veut proposer une perspective efficace aux personnes inquiètes des violences faites aux enfants, va devoir faire le deuil d’une lutte réduite à des mots d’ordre performatifs, libéraux et individualisants.

Comment une profession de foi telle qu’« on te croit » peut-elle paraître crédible ? Comment peut-on dire aux enfants qu’on les croit, alors que lorsqu’ils s’organisent pour manifester pacifiquement on leur envoie gaz et matraques ? Comment peut-on dire qu’on les croit quand un enfant tué par la police pour avoir « une tête d’Arabe » voit son statut transformé instantanément, nationalement, d’enfant en criminel islamiste ? Comment faire croire que leurs paroles sont prises au sérieux quand nous laissons notre nation participer à un génocide qui a tué des dizaines de milliers d’enfants en 4K sur nos écrans ?

On ne croit pas les collégiens quand ils disent vouloir aller aux toilettes — mais ils devraient nous faire confiance pour parler des agressions qu’ils subissent ? Ces agressions sont les nôtres. Ils n’ont pas à nous parler puisque nous sommes ceux qui les commettons.

Dans ce prolongement, on pouvait entendre lors du rassemblement, à chaque prise de parole d’organisations : il faut mettre en place l’EVARS dans tous les établissements, et c’est uniquement là que les enfants apprendront le consentement et les limites qu’ils peuvent imposer. Mais quel est ce doux rêve ? Lyhanna, Nahel, les enfants gazaouis, les jeunes agenouillés par la police de Mantes-la-Jolie, les enfants des 70 familles à la rue au Havre, les enfants morts en Méditerranée, les enfants de l’ASE livrés à des réseaux de prostitution de mineurs ou aux autres violences de  l’institution ? les enfants de Bétharram, les milliers d’enfants de Guyane sans accès à l’hôpital, les jeunes Kanaks tabassés par la police…Qui en a eu quelque chose à foutre de leur consentement, de leurs limites et des souffrances qui leur ont été infligées ?

Et quelle drôle de pensée libérale que celle qui voudrait faire reposer sur l’enfant la responsabilité de poser les limites que l’adulte doit respecter ?

Enfin, comment a-t-on pu accepter que l’école — qui mesure la longueur des robes des musulmanes, inspecte les nombrils et fait aujourd’hui entrer la police pour des fouilles et l’armée pour sa propagande — soit mandatée d’une telle mission ?

Attention, le but n’est pas de dire qu’apprendre la notion de consentement, d’avoir une éducation attenante aux questions sexuelles et affective est inutile. Mais que de déléguer à l’individu qu’est l’enfant la responsabilité de contrer le projet politique qui permette qu’on le viole, le tue ou le maltraite avec deux/trois connaissances est au mieux totalement absurde. 

Nous allons devoir renouer avec un minimum d’analyse matérialiste qui nous permette de parler à partir d’une réalité vécue par les enfants.

Il a aussi été dit à plusieurs reprises durant la manifestation que « les concernées » devaient parler — qu’il fallait laisser parler les femmes. Mais les violences vécues par les enfants, même si elles partagent des logiques oppressives similaires, sont différentes. Les enfants n’ont absolument pas les mêmes droits, les mêmes capacités d’organisation collective ni les mêmes conditions de vie que les femmes adultes ou des LGBT adultes. Si nous souhaitons traiter ces violences avec une certaine efficacité, nous avons besoin de justesse et de doute et même s’il est évident que le système racial, patriarcal et capitaliste bénéficie de tels fonctionnements, créer des liens paresseux et purgatifs ne fera que reculer la perspective de changements efficaces.

L’enfant doit être maintenu, aux yeux de l’adulte, dans une identité vulnérable et isolé de toute organisation collective. D’abord parce que l’enfance est la période durant laquelle l’être humain est préparé par la société à devenir l’adulte qu’il sera. Et des adultes qui ont peur, qui se sentent faibles et seuls, sont plus enclins à faire allégeance à un État-nation qui les enverra s’user à l’usine ou mourir à la guerre — comme nous l’a rappelé notre chef d’état-major, le général Mandon. Ensuite parce que l’enfant, puis l’adulte qu’il deviendra, isolé, est incapable de s’organiser collectivement pour gérer la société. Or une population qui grandit dans la culture du collectif refuse de déléguer le pouvoir. Des enfants isolés et catégorisés drastiquement — par âge, par appartenance raciale et économique à travers la répartition urbanistique, par genre, par nationalité — sont des enfants que l’on peut trier : ceux que l’on peut tuer, ceux que l’on peut violer, ceux que l’on peut envoyer en apprentissage, ceux que l’on peut désigner comme racailles et ennemis de la nation. Cela nous amène à reconsidérer profondément notre propre participation politique à ce système.

L’État, ses enfants, et notre collaboration certaine 

Il est ici question d’un certain « nous » qui serait, d’une certaine façon, le peuple. Car la mise en place d’un tel dispositif de violences structurantes envers nos enfants ne se fait pas sans nous.

Nous savons que l’école, après avoir effectué un premier tri en répartissant les enfants par établissements selon les besoins de l’État en main-d’œuvre future, poursuit ce tri en son sein. Notons d’ailleurs qu’avant même cela, un premier filtre existe déjà pour une grande partie de nos enfants : le contrôle policier de routine. Ensuite, à l’école, on classe les utiles et les inutiles. Les inutiles étant : les turbulents, les « cassos », les bagarreurs, ceux qui insultent le professeur, ceux qui ne font pas leurs devoirs, ceux qui ne comprennent rien, ceux dont on sait qu’ils ne sont pas aidés du fait de leur situation familiale…

Ainsi, plus les besoins de l’État ne sont pas remplis par l’élève — par son efficacité ou du fait de ses difficultés — plus il est isolé. Or un enfant en difficulté à l’école est souvent aussi un enfant qui subit des violences à la maison, ou dont la famille est marginalisée par la société. Avec l’attirail des heures de colle, des exclusions, de l’humiliation publique devant les autres élèves, l’école isole et marginalise encore davantage celles et ceux qui, selon ses propres mots, devraient être émancipés par elle.

Ensuite, à travers les tenues — mais aussi, comme l’a montré le sociologue Simon Massei, à travers des dispositifs se voulant progressistes comme l’EVARS, à travers les options, à travers les différentes étapes d’évaluation de la conformité — les enfants sont passés à la moulinette de l’école. Et l’on ne contredit ni l’école ni les professeurs, de peur de se faire réprimander par les parents. L’école trie les enfants en fonction de leurs signes religieux. L’école dissimule des affaires telles que Bétharram, dont tout le monde oublie de dire que les enfants de la région et les enseignants d’autres écoles étaient au courant de ce qui se jouait au sein de cet établissement — comme au sein d’autres qui n’ont pas encore fait scandale.

Et parfois, l’école peut être le lieu efficace du signalement. C’est rare, mais cela arrive. Ainsi, l’enfant signalé est parfois pris en charge par la police. Ainsi, l’enfant signalé se retrouve parfois dans cette institution du bas fond de l’État qu’est l’Aide sociale à l’enfance — sur laquelle nous vous renvoyons aux centaines d’articles et de témoignages concernant le traitement qu’elle réserve à nos enfants. Mais ce n’est pas grave : tout le monde a été déresponsabilisé.

Et il est évident que parfois l’enfant doit être retiré de sa famille pour des raisons de survie et de sécurité. Mais l’ASE et la question des enfants retirés à leur famille ou sans famille doit devenir un sujet programmatique et politique central. Nous ne pouvons pas passer les enfants d’une souffrance à une autre sans plus d’intérêt que ça. Pour l’instant, quand cela arrive, cela permet principalement d’exonérer moralement l’État et les adultes qui ont « fait ce qu’il y avait à faire », sans que la situation des enfants ne s’améliore réellement. De plus, il ne faut pas oublier que le circuit de traitement institutionnel de l’ASE passe par la Justice, la Police, l’École et la Médecine, et qu’aujourd’hui ces institutions sont notamment connues pour le tri racial et social qui régit leur cœur décisionnel. Et bien sûr, tout est discuté en termes de coûts, d’économies et d’efficacité. L’enfant n’est qu’un facteur d’ajustement de la politique et non le sujet central qui en bénéficie, même lorsque les éducateurs ou certains membres de l’administration essaient de changer les choses.

Les données du secteur médical ne sont pas meilleures. Quant à la police et la justice, elles sont les principales institutions de tri racial et d’accompagnement des politiques de l’État et de la bourgeoisie.

Nous ne développerons pas davantage ici, car l’article serait trop long, mais nous ne manquerons pas d’y revenir.

En tout cas, le but est de refuser de s’innocenter. Et même s’il est vrai que ce sujet a été un peu plus présent dans les organisations féministes et queer, cela n’a souvent été le cas qu’à travers la question trop étriquée des VSS, et souvent pour construire un innocentisme féministe qui pourtant n’a pas lieu d’être. Parmi les organisations et les personnes présentes ce jour-là, nous avons pu noter la présence des absents. Les absents lors des 560 morts racistes d’opérations policières. Les absents auprès des lycéens qui se sont fait gazer, frapper et menacer, et qui sont aujourd’hui fichés pour avoir réclamé des psychologues — qu’on est aujourd’hui prêt à leur accorder en échange d’un peu plus de gaz pour les policiers. Absents lors des manifestations demandant l’arrêt de la collaboration de l’État français au génocide palestinien, qui n’épargne pas les enfants. Absents au TDOR. Absents au moment de demander que les enfants à la rue et leurs familles soient logés.

Et ce constat n’est pas une accusation. C’est une proposition pleine d’espoir. Si les enfants, en tant qu’êtres humains pour lesquels nous voulons que cessent les violences subies, vous semblent être une priorité, alors il faut rejoindre ces mouvements. Il faut être aux côtés de ce NOUS révolutionnaire. Non, la société n’a pas échoué. Elle a fait son travail, et elle a réussi. D’ailleurs, plus de deux milliards qui iront inonder les sociétés de sécurité, d’armement, et les grandes entreprises chargées de fournir ces services, sont aujourd’hui réclamés par des organisations féministes pour abonder la justice, la police et l’école afin de « protéger les enfants ».

On ne demande pas au loup de sauver le chaperon rouge. Mais alors, que faire ?

Quelles perspectives, alors ?

Face à de tels constats, la démoralisation pourrait nous envahir, et nous pourrions tomber soit dans un nihilisme mortifère, soit dans une recherche d’assouvissement sécuritaire de la rage.

Pourtant, le terrain est large et les perspectives ne manquent pas. Mais que cherchons-nous ? Car la question de la sécurité est effectivement centrale. Mais le seul biais par lequel cette lutte peut trouver une réelle efficacité est celui de l’obtention de nouveaux droits et de la modification des conditions de production de l’enfance — et donc des violences qui lui sont inhérentes.

Tout d’abord, quelles que soient les associations, les militants ou les chercheurs travaillant sur cette question, tout le monde s’accorde à dire que l’un des principaux facteurs des violences faites aux enfants est l’isolement qu’offrent la famille et la société. Il faut donc créer des espaces de socialisation qui permettent des extensions de la vie commune au-delà de la famille ou de l’école — des espaces d’organisation collective, de formation et d’organisation de la vie en commun. Si aujourd’hui la majorité des gens n’en sont qu’à formuler des revendications carcérales, policières et judiciaires, c’est parce que peu d’autres options leur sont offertes. Mais pour que des suspects puissent être détectés, surveillés et pris en charge ; pour que des victimes puissent être écoutées, accompagnées et soignées par la société — alors cette société doit se connaître et s’organiser, en développant une culture de la responsabilité et une collectivisation de l’organisation publique. C’est une première réponse en matière de prévention et de soin que de telles organisations peuvent apporter, mais il va sans dire que les autres bénéfices qu’elles offriraient sont nombreux : solidarité entre générations et familles, développement d’une culture de l’organisation politique par le bas, prise en charge des problématiques locales par les locaux…

Si cela ne peut advenir qu’avec une proposition politique complète et solide — sur laquelle nous préparons d’ailleurs un papier inspiré du modèle friotiste, et s’appuyant sur les victoires obtenues dans le cadre de la généralisation des caisses de sécurité sociale —, nous pouvons déjà revendiquer le financement ainsi que la mise à disposition de moyens immobiliers et techniques pour les associations de quartier et les organisations de lutte qui, année après année, disparaissent par manque de financement.

Nous pouvons prioriser l’école comme terrain de lutte. Décloisonner l’école pour en faire un espace vivant. Lui retirer la tutelle exclusive de l’Éducation nationale pour en faire un espace de vie de quartier. Ainsi, les temps et les lieux non occupés par des cours pourraient servir aux associations de quartier, ou à des cours d’éducation populaire accessibles à tous, brisant la limite d’âge de l’école.

On pourrait proposer une commission des élèves, une commission des parents, et une commission des travailleurs de l’école qui, réunies en assemblées décisionnaires, pourraient discuter, débattre et décider du fonctionnement de l’école, de ses règles, de ses apprentissages. Les élèves connaîtraient enfin un statut citoyen dans le principal espace où ils ont des responsabilités. Une culture de la responsabilité politique, où ils disposeraient de budgets, de revendications et de projets, permettrait par exemple à nos jeunes collégiens de grandir autrement que comme les êtres vulnérables que l’école cultive aujourd’hui. D’ailleurs, aujourd’hui, ils votent tous pour des délégués qui n’auront jamais aucun impact réel sur leur école ; ils écoutent des adultes leur dire qu’ils sont libres et qu’on les croit, sans que cela ne soit jamais vrai. Nous sommes aujourd’hui dans une école qui apprend à se soumettre et à déléguer toute décision et toute sécurité à l’État.

Il n’est pas rare que plusieurs élèves dénoncent un comportement problématique systémique d’un professeur, des traumatismes infligés par un surveillant, ou l’autorité illégitime mise en place par un directeur — et pourtant, aucun conseil de discipline n’existe pour juger les professeurs ou l’Éducation nationale. Il serait d’ailleurs très mal vu qu’un tribunal se réunisse chaque trimestre pour juger chaque adulte. Mais nous le tolérons pour les enfants. Là aussi, tout est à refaire dans cette culture de l’asservissement. D’autres méthodes d’organisation sont à inventer. L’école ne peut continuer à faire reposer la responsabilité sur l’élève quand celui-ci n’a absolument aucun pouvoir sur elle. On notera d’ailleurs la perversion qui consiste à vouloir enseigner le consentement et la bienveillance dans un lieu où la parole de l’enfant n’a aucun poids réel. C’est comme apprendre le pouvoir politique par l’élection de délégués : la meilleure école de l’impuissance et du nihilisme.

Nous devons lutter pour l’abrogation de la loi de 2004 sur le voile, qui exclut du champ de la nation un grand nombre d’enfants du pays, et qui, en tant que loi ségrégationniste, ouvre la voie à un État fasciste. Nous devons lutter pour la régularisation de tous les sans-papiers et pour l’abrogation de l’ensemble des dispositifs législatifs permettant de les chasser, de séparer les familles et de maintenir dans la précarité la plus violente tout un pan de la population du territoire. Nous devons lutter pour un logement pour tous. Nous devons lutter pour repenser le pouvoir communal, afin de pouvoir décider de l’espace urbanistique et social qui compose le quotidien de nos enfants.

Vous l’aurez compris : il s’agit ici d’une réaction à une situation brûlante, dont ce texte essaie de poser quelques pistes de réflexion, et de prévenir la tentation sécuritaire et fascisante qui se présente à nous — une tentation qui n’aurait pour conséquence que d’aggraver les conditions de vie des enfants. Tout est loin d’avoir été abordé : la militarisation de l’enfance, la pauvreté de plusieurs millions d’enfants et de leurs familles, le traitement bien particulier réservé aux enfants des territoires dits d’outre-mer, l’impact de l’impérialisme français sur les enfants du Sud…

Il ne s’agit ici que d’une proposition faite aux Havraises et aux Havrais : discuter de la question autrement. Prendre du recul. Nous organiser par le bas et accepter un débat qui sera difficile, mais nécessaire.

Comme dirait une camarade qui a su déblayer le terrain avant nous : la perspective ne peut être autre que l’amour révolutionnaire.

Afin d’ouvrir des perspectives et des horizons de réflexion, voici quelques références qui peuvent aider à tracer les lignes d’un nouveau chemin :

  • Le média Paroles d’Honneur et le QG décolonial
  • Cécile Cée
  • Le collectif Enfantiste
  • Le collectif Stop aux violences d’État
  • Les écrits d’Althusser
  • Dorothée Dussy
  • Houria Bouteldja
  • Angela Davis
  • Le mouvement des mères isolées
  • Morgan Merteuil, Silvia Federici
  • Sara Farris
  • Jasbir K. Puar
  • La liste pourrait encore être longue, mais toutes les personnes citées renvoient elles-mêmes à une multitude de références.

A.F

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